Des pays où l’on maudit la maison,
mais où l’on aime la chaleur du toit.
La France est une étrange bête :
elle ouvre ses bras
pendant qu’on lui reproche d’avoir des bras.
Elle nourrit ses contradicteurs,
soigne ses blessures,
éclaire leurs nuits
avec l’argent silencieux de ceux
dont on voudrait parfois effacer le nom.
Quelque part, dans les entrailles du pays,
un vieux contribuable pousse
sa brouette d’impôts.
Il ne demande ni statue ni médaille.
Il avance.
Derrière lui : les routes, les écoles,
les hôpitaux, les ponts.
Un squelette de République
porte encore les vivants.
Sur la place publique,
des bouches en costume
jettent des pierres dans le miroir,
puis s’étonnent
que le miroir se souvienne.
On convoque les morts.
On leur cherche des fautes,
des verdicts,
des noms à rayer sur les pierres.
La mémoire change de visage
quand elle entre en campagne.
Les tombes deviennent des tribunes,
les ancêtres, des coupables,
le passé,
un marchepied vers le pouvoir.
Alors les morts se taisent.
Ils ont cette élégance-là.
Ils ne peuvent plus répondre.
Ils ne peuvent plus montrer
leurs mains dans la poussière,
leurs fronts penchés sur les tables,
leurs nuits sans lumière.
Mais la nuit,
j’imagine les cimetières s’ouvrir.
Les croix quittent leur silence.
Les noms descendent des marbres.
Les soldats déposent leurs fusils rouillés
sur les bancs des assemblées.
Les ouvriers remontent de la terre,
les mains encore blanches de poussière.
Les instituteurs apparaissent dans le brouillard,
un tableau noir sous le bras.
Personne ne les accuse.
Personne ne les absout.
Ils regardent.
C’est tout.
Et dans leurs yeux passe une question,
plus ancienne que nos discours :
Qu’avez-vous fait
de ce que nous vous avons laissé ?
Le vent seul répond.
Une nation n’est pas un mausolée.
Elle n’est pas non plus
une poubelle à ancêtres.
C’est une rivière.
Les morts sont sous l’eau,
les vivants sur la rive,
et pourtant
le même courant passe entre eux.
Je regarde alors la France,
ses fautes, ses grandeurs,
ses cicatrices sous le drapeau.
Je vois une main se tendre.
Une autre la frappe.
Puis vient le soir.
La main reste ouverte.
Au loin,
le drapeau tremble.
Sous la terre,
les noms ne bougent pas.
Ils n’applaudissent personne.
Ils ne votent pour personne.
Ils attendent seulement
que nous nous souvenions
que nous aussi,
un jour,
nous deviendrons des noms.
Et la nuit descend.
Les tombes se taisent.
Mais elles se souviennent.
