La dent creuse la mémoire courte.
Au télépéage, je traverse comme on franchit un rêve mal réglé.
Un témoin clignote sur le tableau de bord — signal ou fatigue, je ne sais plus.
J’aimerais un citron de Picasso,
un fruit survivant des périodes rose et bleue,
un objet simple à déclarer à la douane du réel.
Mais déjà la route me mène vers Guernica,
avec des Playmobil fatigués à l’arrière
et une bombe républicaine endormie dans la boîte à gants.
La voix sans visage des machines répète :
« Sur place ou à emporter. »
Sur le pare-brise, un tournesol collé penche sa tête.
Il lui manque une oreille — ou peut-être est-ce moi.
La caissière me traverse sans me voir,
comme si j’étais une surface trop propre pour exister.
De Madrid à Chili con carne, les frontières se dissolvent dans un système Dalí.
Franco, salsa, plastique, mémoire : tout circule sans hiérarchie.
Mozart arrive en retard sur une partition froissée ;
le piano siffle comme une bouilloire nerveuse.
« Sur place ou à emporter. »
J’appuie sur les dispositifs du monde.
Rien ne répond correctement.
Les images s’accumulent aux barrières de péage,
embouteillage de signes sans destination.
Les Demoiselles d’Avignon attendent un bus qui ne passe plus.
Au parking Vinci, la Joconde cherche un vétérinaire pour son sourire.
Des chirurgiens parlent de restauration comme d’une discipline exacte,
entre deux cafés tièdes.
Puis les images cessent d’être extérieures.
Elles me reconnaissent — non comme témoin,
mais comme pièce manquante.
Même la trompette de mort hésite.
« Sur place ou à emporter. »
L’horloge de cuisine efface les jours un à un,
comme des tickets de caisse déjà validés.
Une armoire entrouverte laisse tomber des gestes oubliés.
Je regarde Miro sans lunettes ;
les poèmes ne me renvoient plus de regard.
Monsieur le Président,
je ne suis pas un objet en libre-service.
Je voudrais seulement une pause dans le bruit des images.
Mais la barrière reste fermée,
et je poursuis malgré tout,
par habitude ou par erreur de système.
Alors je comprends :
ce n’est pas moi qui traverse le monde,
c’est le monde qui me scanne.
Je deviens à la fois conducteur et passager
d’un dispositif qui continue de circuler
même lorsque tout s’est tu.
« Sur place ou à emporter. »