Sur ma peau filigrane,
un petit caillou blanc
est devenu, avec le temps,
à l’inverse de mes cheveux,
aussi noir qu’un corbeau.
Pardonnez-moi,
Petit Caillou,
de ne pas m’endormir près de vous.
Pourtant, l’Odyssée m’enivre.
Pardonnez-moi
de ne pas vous semer
dans le cachot de mes pensées.
Après vous avoir arraché au ballast,
une fois libéré,
m’avez-vous vraiment libéré ?
Vous ne le savez pas,
Petit Caillou,
mais je vous écris
chaque fois que votre chant me revient.
Depuis que je vous ai perdu,
même le silence
porte votre empreinte.
Écoutez-moi, à votre tour,
lorsque je m’endormirai
au plus près de vous.
Votre silence
saura encore mon nom.
Et lorsque je vous dédierai
ce que j’écris depuis si longtemps,
peut-être que nos temps morts
auront enfin
cessé de nous séparer.
Qui suis-je ?
- James perroux
- La poésie est une suspension du temps, une clarté fugitive posée sur le monde. Un puits sans fond où puiser, sans mesure, la palette entière des émotions humaines. J’essaie, sans reprendre la recette des éloges, d’écrire de la poésie — ou du moins de m’en approcher, de frôler ce qui, pour moi, en porte le nom. Je me love dans cette matière à la fois sibylline et mouvante. Sibylline, parce qu’elle me parle dans une langue étrange, souvent indéchiffrable. Mouvante, parce qu’elle m’échappe, indomptable, refusant toute maîtrise. À la hauteur de mes moyens, j’essaie simplement d’être celui que je choisis d’être : le témoin de ce qui m’habite et de ce qui m’entoure. Je ne suis rien de plus qu’un être en besoin d’expression, offrant ce que la vie consent à me laisser croire, ressentir et partager.
Vous trouverez sur ce blog toutes mes humeurs poétiques, de la poésie plus ou moins libre selon l'état d'esprit du moment...
« Une poésie n’est-elle pas le seul endroit au monde où deux âmes étrangères peuvent se croiser intimement. »
Si vous souhaitez lire l’essentiel, cliquez sur l’onglet « tous mes recueils en libre accès sous format PDF »
Les écrits et les illustrations numériques sont de ma plume. Certaines de mes illustrations utilisent des photos lors de mes montages graphiques dont j’ignore les auteurs ; je reste dans ce cas ouvert pour les indiquer. Il peut arriver aussi qu'un vers se glisse et qu'il ne m'appartienne pas, par pur hasard ou pas, je l'indique lorsque je pense qu'il en est nécessaire. En bas du blog, il y a les liens concernant ceux que j'aime suivre... Attention je ne tiens pas à jour tous les liens... Et souvenez vous que la poésie est une suspension qui éclaire le monde !
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lundi
Petit Caillou
mercredi
Juste pour me rappeler (Chanson)
Juste pour me rappeler
Tandis que ma plume
est à la déchirure,
loin de la lune,
loin de la route des épices,
je cherche encore
à comprendre la recette
de ce que j'ai commencé à saisir :
l'amour fou.
Serais-je un souvenir
accroché à ses brindilles,
juste pour me rappeler
tout ce qui m'a attaché ?
Un parfum
étalé sur ses seins,
juste pour me rappeler
tout ce qui m'a enivré.
Tandis que mes lèvres
s'attardent dans l'opacité,
les siennes
se sont soudées au silence.
Je dois être mal.
Très mal.
Qu'est-ce qui t'a rendue malheureuse ?
Ouvre-moi la porte.
Ne te cache pas dans la lumière.
Tu vas vêtir l'air
de ton absence.
Serais-je un soleil
posé sur ses joues,
juste pour me rappeler
tout ce qui m'a brûlé ?
Une nuit
peinte sur ses rêves,
juste pour me rappeler
tout ce qui m'a traversé.
Tandis qu'elle se promène seule,
dépossédée de son ombre,
j'ai perdu son regard
quelque part dans ma vie.
Mes heures sont mortes
parce que je les vis seul.
Je leur offre une sépulture
derrière chaque poésie,
devant l'arbre à papillons.
Serais-je une fleur
greffée sur ses hanches,
juste pour me rappeler
tout ce qui m'a élevé ?
Une racine
poussée dans ses pensées,
juste pour me rappeler
tout ce qui m'a enterré.
lundi
Le moment où tout a commencé
Momifiés, nous étions devant nos écrans,
défilant parmi des images chimériques,
à la recherche de la perle rare,
celle que l’algorithme avait choisie pour nous,
comme si la rareté pouvait encore
donner un sens à notre désir.
Souviens-toi du moment où tout a commencé.
Embaumés, nous étions devant ce monde d’images,
à la recherche de l’absolue beauté,
celle que les filtres savent inventer,
celle que l’intelligence artificielle
peut désormais fabriquer à notre image,
pour flatter notre orgueil
et réveiller, dans le secret,
notre émoi impudique.
Souviens-toi du moment où tout a commencé.
Crucifiés, nous étions devant le drame,
capturé en direct,
rejoué mille fois sur nos écrans,
à la recherche d’une vérité
que les images ne savaient plus contenir.
Nous partagions le monde
comme on partage une prière,
sans savoir qui, derrière l’écran,
regardait encore.
Souviens-toi du moment où tout a commencé.
Canonisés, nous étions devant nos avatars,
à la recherche d’une identité augmentée,
d’un visage sans âge,
d’une intelligence sans mémoire,
d’un double capable de parler après nous,
comme si la technologie
pouvait enfin donner un nom
à notre besoin d’éternité.
Souviens-toi du moment où tout a commencé.
Statufiés, nous étions devant l’assemblée invisible,
sous le regard silencieux des algorithmes,
à la recherche d’un conquérant
capable de vaincre le temps,
de conserver nos voix, nos visages,
nos traces et jusqu’à nos silences,
pour immortaliser enfin
ce qui n’était peut-être
qu’un songe.
Souviens-toi du moment où tout s’est terminé.
Enchaînés, nous étions prisonniers
de nos propres connexions,
à la recherche d’un vaisseau pour nous sauver.
Mais le monde avait déjà changé de quai.
Alors nous avons appelé liberté
ce qui nous surveillait encore,
vérité
ce que l’écran nous montrait,
et paradis
ce qui n’était plus
qu’un mirage.
Le premier mot
Au jardin céleste,
elle a peint le contour d’une île
semblable à mon corps,
une bulle dans l’éther
bordée d’un duvet immense,
et, au cœur,
la plume blanche du cygne.
Blottie au fond du silence,
elle a posé le tempo
pour m’aimer à chaque écho,
pour me voir déambuler nu
sur les donjons de sa mélodie.
Le soleil nous tire le nez,
le vent reprend son murmure.
jeudi
La musique dans le couloir
les décibels,
les verres,
et même les bouchons
pour protéger les oreilles.
Tout était prêt.
Il ne manquait plus
que la musique.
Et quelqu’un,
dans l’ombre des prises,
avait oublié
de brancher la liberté.
Alors on a débranché Barbara.
Pas par décision.
Non.
Par « éléments contextuels ».
Un drôle de mot
qui ressemble à une porte fermée
sans serrure ni poignée.
Un mot propre,
repassé,
administratif,
qui permet de cacher
la main qui tourne la clé.
La liberté, désormais,
parle comme un formulaire.
« Circonstances particulières. »
« Configuration du lieu. »
« Conditions de sécurité. »
Des mots en costume
venus s’asseoir
au milieu des amplis.
On aurait presque oublié
qu’il ne s’agissait
que d’une scène.
Trois artistes devaient jouer.
Trois.
Et pourtant
une seule platine
semblait capable
de faire trembler les murs.
Pas une bombe.
Pas un incendie.
Une musique.
Alors les uns
ont brandi la victoire,
les autres
la capitulation,
et les claviers se sont mis
à crépiter dans la nuit.
X a grondé.
Les chaînes ont parlé.
Les communiqués
ont poussé comme des mauvaises herbes
sur les écrans.
Chacun venait sauver
la liberté de l’autre,
à condition, bien sûr,
qu’elle parle
avec son propre accent.
Et Barbara ?
Barbara attendait.
Elle n’avait pas de manifeste.
Pas de drapeau.
Pas de chaise réservée
au premier rang.
Elle voulait seulement
poser ses mains
sur une platine
et laisser la nuit
faire son travail.
Quel étrange pays
où l’on ferme une porte
au nom de la liberté,
puis où l’on vient, dehors,
chanter très fort
qu’on l’a défendue.
On éteint la musique
pour éviter le bruit.
Puis on allume les écrans
pour célébrer le silence.
La France aime les grands mots.
Elle les accroche aux murs
comme de vieux tableaux :
Liberté.
Égalité.
Fraternité.
Puis elle baisse la voix :
Silence, s’il vous plaît.
La sécurité veille.
La morale surveille.
Le boycott s’assoit.
La politique prend place
au premier rang.
Et la musique ?
Elle attend dans le couloir
avec son manteau.
On lui demande :
— Vous êtes avec qui ?
Elle hausse les épaules :
— Avec personne.
Alors on lui ferme la porte.
Car une musique
qui n’appartient à personne
est peut-être devenue
la plus suspecte de toutes.
Pendant ce temps,
les platines prennent la poussière.
Les câbles pendent
comme des racines mortes.
Les projecteurs éclairent
une scène vide.
Et quelque part,
dans un tiroir de la République,
on cherche encore
le bouton de la liberté.
Quelqu’un demande :
— Il est où ?
Personne ne répond.
La lumière clignote.
La salle se tait.
Et la musique,
dans le couloir,
attend toujours.
Mais surtout,
ne faites pas de bruit.
Il paraît
que la liberté
pourrait se réveiller.
mardi
Vêtue de l’indicible
la laisser nue,
comme une vérité
qui n’a besoin de personne.
Nudité du corps,
nudité de l’être :
quelque chose en soi
qui demeure sans nom.
Je rêve encore
au printemps des poètes,
à cette image de toi
qui n’existe nulle part,
sinon dans le pli secret
où le rêve se déshabille.
Soudain,
quelques libellules noires
traversent l’horizon
et l’obscurcissent.
Je suis ce berger
qui ne compte plus ses moutons,
à force de chercher
celui qui s’est échappé de lui.
Trop de silence
pour une seule nuit.
La lune,
inconnue et troublante,
se reflète
dans la lucarne du portable.
Elle n’y peut rien.
Quand les conteuses déraisonnent,
les compteurs débordent.
Et l’îlot de solitude
affiche complet.
Du bronze au marbre,
seules les statues
peuvent rester nues dans les villes,
sous les ailes indifférentes
des pigeons.
Mais toi,
tu demeures vêtue
de ce que je ne sais pas dire.
Alors,
quelque chose en moi
lâche prise.
Et pourtant,
j’aperçois un piano sur la mer.
Je ne suis plus qu’une épave
échouée entre deux marées,
attendant qu’une sirène,
un soir de folie douce,
me rende à l’océan.
lundi
La force du vivant
J’ai rencontré un lieu étrange :
Je l’ai traversée,
puis j’ai suivi ses ombres.
Elles glissaient devant moi,
silencieuses,
sur la mélodie lente
de la saison des pluies.
Après les brûlures de l’été,
la terre respirait.
Sous mes pas,
les brindilles craquaient,
réveillant des souvenirs
que je croyais perdus.
Des rets de lumière
suspendaient l’air.
Dans leurs mailles,
dansaient les insectes,
les pollens,
quelques poussières d’or.
Je ne savais plus
si je marchais
dans la forêt
ou dans ma mémoire.
Alors, le parfum
des fleurs sauvages
est venu jusqu’à moi,
comme une musique
sans instrument.
Dans le clair-obscur,
quelqu’un semblait attendre.
Deux yeux mordorés
ont rencontré les miens.
Rien n’a bougé.
Pourtant,
le silence
s’est mis à battre.
Ma mémoire gardera
le parfum de cet instant,
et cette main
qui s’est glissée dans la mienne,
avec la douceur
de ce qui ne demande
aucune promesse.
Depuis,
je sais que l’amour
ne tient presque à rien :
une lumière entre les feuilles,
un souffle,
une main dans une autre,
une goutte de rosée.
Il lui faut la force du vivant
pour naître,
s’épanouir
et, peut-être,
mourir en souriant.
mercredi
Quand mes silences auront une voix
Elle veille.
Puis elle prend mes mots,
les retourne dans sa lumière,
en brouille la trace,
leur prête une autre bouche.
La nuit,
des phrases sans visage
glissent sur les écrans.
Moi, je contemple le mien
et je me demande :
si la machine recueille
mes poèmes,
mes songes,
tout ce que je lui confie,
que restera-t-il de moi
lorsque même ce que je tais
ne m’appartiendra plus ?
Et surtout,
qui les lira encore ?
mardi
Harmonica, mon amour (Chanson)
Cliquez sur le titre : Harmonica, mon amour
Ferme tes yeux
et imagine-la,
avec son harmonica,
elle a un je-ne-sais-quoi
qui délivre tous ses gars
du cœur gris des villes.
Elle a un je-ne-sais-quoi
qui souffle entre mes doigts,
un blues en vers libres
où mon âme vibre
sous son charme aigu,
depuis sa gorge d’artiste de rue.
Harmonica, mon amour,
joue-moi ton blues jusqu’au jour,
fais danser les ombres autour,
fais chanter les nuits sans détour.
Harmonica, mon amour,
même si l’argent fuit toujours,
tu mets du soleil dans les cours,
et de la liberté dans nos jours.
Un plaisir presque cocasse
où tant de monde passe
sans vraiment porter l’ouïe.
Dieu, son harmonie
en ferait craquer plus d’un.
Elle joue des tas de refrains,
pieds nus, sans ses bottes,
et malgré toutes ses belles notes,
l’argent fuit la paille de son chapeau,
n’éclaire pas sa peau.
Harmonica, mon amour,
joue-moi ton blues jusqu’au jour,
fais danser les ombres autour,
fais chanter les nuits sans détour.
Harmonica, mon amour,
même si l’argent fuit toujours,
tu mets du soleil dans les cours,
et de la liberté dans nos jours.
Avec son harmonica,
elle fait rêver les gars.
Au cœur des campagnes,
c’est là qu’elle s’éloigne,
le blues en oiseau libre
et ma gorge vibre.
Elle a une sombre beauté
qui parle de liberté
et du pays de nos amours,
sous la lumière de tous ses beaux jours.
Harmonica, mon amour,
joue-moi ton blues jusqu’au jour,
fais danser les ombres autour,
fais chanter les nuits sans détour.
Harmonica, mon amour,
même si l’argent fuit toujours,
tu mets du soleil dans les cours,
et de la liberté dans nos jours.
Dieu, son harmonie
illumine toutes les nuits,
elle en ferait craquer plus d’un,
elle sait des tas de refrains.
Et même sans grandes bottes,
elle marche sur ses notes,
quelques pièces dans sa boîte rouge,
mais son blues jamais ne bouge.
Harmonica, mon amour,
joue-moi ton blues jusqu’au jour,
même si tu repars toujours,
laisse-moi ton souffle en retour.
Harmonica, mon amour,
ta musique ira plus loin que nous,
et quand ta dernière note s’enfuit,
elle continuera dans ma nuit.
Ferme tes yeux…
et imagine-la…
Avec son harmonica.
*
Prompt.
Blues poétique français, 82 BPM, chaleureux et cinématographique. Voix féminine expressive et légèrement rauque, guitare acoustique, contrebasse, batterie aux balais, piano subtil et harmonica mélodique très présent. Couplets intimes, refrain accrocheur et émouvant autour de « Harmonica, mon amour », pont dépouillé et envolée finale de l’harmonica. Ambiance de liberté, d’errance, de tendresse, de mélancolie et de poésie de rue. Son organique, chaleureux et vintage, sans pop électronique.
La beauté est sortie du cadre
Chaque matin,
une lumière étrangère
redessine les pommettes,
efface une fatigue,
repousse une ride hors du cadre.
Les écrans déposent sur les yeux
des étés sans sueur,
des nuits sans solitude,
des sourires qui ne tremblent jamais.
Alors chacun avance
avec son reflet
au bout d’une laisse invisible.
Dans les vitrines du monde,
les corps se tiennent immobiles
sous la lumière.
Une bouche se resserre,
un visage se redresse,
et le moindre défaut disparaît
comme une tache d’eau sur le verre.
Mais quelque part,
derrière le miroir,
un visage oublié
continue de respirer.
Il ne demande rien.
Une mèche lui tombe sur le front.
Une chaussette est seule,
l’autre a disparu.
Et soudain,
le miroir ne sait plus quoi faire.
La beauté est sortie du cadre.
Elle marche pieds nus,
les cheveux en bataille,
avec une tache sur le genou
et le soleil dans les yeux.
Elle ne regarde plus le miroir.
Elle avance.
lundi
Les tombes ne votent pas
Des pays où l’on maudit la maison,
mais où l’on aime la chaleur du toit.
La France est une étrange bête :
elle ouvre ses bras
pendant qu’on lui reproche d’avoir des bras.
Elle nourrit ses contradicteurs,
soigne ses blessures,
éclaire leurs nuits
avec l’argent silencieux de ceux
dont on voudrait parfois effacer le nom.
Quelque part, dans les entrailles du pays,
un vieux contribuable pousse
sa brouette d’impôts.
Il ne demande ni statue ni médaille.
Il avance.
Derrière lui : les routes, les écoles,
les hôpitaux, les ponts.
Un squelette de République
porte encore les vivants.
Sur la place publique,
des bouches en costume
jettent des pierres dans le miroir,
puis s’étonnent
que le miroir se souvienne.
On convoque les morts.
On leur cherche des fautes,
des verdicts,
des noms à rayer sur les pierres.
La mémoire change de visage
quand elle entre en campagne.
Les tombes deviennent des tribunes,
les ancêtres, des coupables,
le passé,
un marchepied vers le pouvoir.
Alors les morts se taisent.
Ils ont cette élégance-là.
Ils ne peuvent plus répondre.
Ils ne peuvent plus montrer
leurs mains dans la poussière,
leurs fronts penchés sur les tables,
leurs nuits sans lumière.
Mais la nuit,
j’imagine les cimetières s’ouvrir.
Les croix quittent leur silence.
Les noms descendent des marbres.
Les soldats déposent leurs fusils rouillés
sur les bancs des assemblées.
Les ouvriers remontent de la terre,
les mains encore blanches de poussière.
Les instituteurs apparaissent dans le brouillard,
un tableau noir sous le bras.
Personne ne les accuse.
Personne ne les absout.
Ils regardent.
C’est tout.
Et dans leurs yeux passe une question,
plus ancienne que nos discours :
Qu’avez-vous fait
de ce que nous vous avons laissé ?
Le vent seul répond.
Une nation n’est pas un mausolée.
Elle n’est pas non plus
une poubelle à ancêtres.
C’est une rivière.
Les morts sont sous l’eau,
les vivants sur la rive,
et pourtant
le même courant passe entre eux.
Je regarde alors la France,
ses fautes, ses grandeurs,
ses cicatrices sous le drapeau.
Je vois une main se tendre.
Une autre la frappe.
Puis vient le soir.
La main reste ouverte.
Au loin,
le drapeau tremble.
Sous la terre,
les noms ne bougent pas.
Ils n’applaudissent personne.
Ils ne votent pour personne.
Ils attendent seulement
que nous nous souvenions
que nous aussi,
un jour,
nous deviendrons des noms.
Et la nuit descend.
Les tombes se taisent.
Mais elles se souviennent.
samedi
Ce que la nuit écrit
Je me déshabille
et glisse contre les parois humides
de ses os.
Des feuilles de papier jonchent le sol,
se recroquevillent autour des mots,
des mots que ma plume
répète en elle.
La fureur efface ses contours.
Dans son regard d’encre,
les pupilles dilatées
attirent encore
mon sujet.
Une nouvelle nuit étoilée
succombe à la noirceur du jour.
Le lac ressemble à la mer.
Son ombre délimite
la frontière du réel
et s’invite dans l’alcôve.
Mon sang se fige.
Impassible,
elle s’empare de ma plume.
Sous ses yeux noirs,
grands ouverts,
d’un geste,
je lui ouvre
l’envol qu’elle attendait.
Je déroule à ses pieds
un parchemin blanc,
un champ poudré de givre
où chaque mot
attend son printemps.
Elle écoute
le battement de ses ailes.
Puis le silence
l’emporte.
Une dernière bouffée.
Puis elle rassemble ses bagages
et laisse à ma plume
son dernier frémissement.
Elle rejoint le ciel
dans un vertige d’encre.
lundi
Un peu de nuit
Elle vit en cachette
dans un monde parallèle
où ses doutes
se sont changés en convictions,
où l’amour de l’invisible
se love chaque nuit
dans la calligraphie
de ses cheveux auburn,
flottant sur l’étang imparfait
de ses songes éphémères.
Je l’aime.
Et pourtant,
j’ai tant voulu partir.
Mais j’ai peur.
Une voix intérieure, pusillanime,
me murmure :
« Laisse faire…
tout ira bien. »
Alors elle frappe
contre le miroir vital,
baroque et ploutocrate,
où toutes les voix basses,
venues d’ailleurs,
indomptables,
se cognent encore sans bruit
et se mettent en danger.
Dans cette jungle
d’ailes et de cris,
j’ai attrapé la fièvre.
Alors j’ai écrit.
Seul dans l’écriture,
j’ai traversé le noir et le blanc,
les couleurs,
le calme et les tempêtes,
l’injustice et le mépris,
les saloperies ordinaires de la vie
et celles qui portent un nom
La libellule, elle aussi,
a cherché des réponses.
Elle a longtemps marché
sur cette ligne étroite
entre ce qui brûle
et ce qui apaise.
On n’écrit pas de la poésie
pour oublier ses blessures.
On y entre avec elles,
dans les poches,
avec ses fantômes sous la langue
et cette étrange manie
de donner un prénom
à ce qui nous fait mal.
Puis quelque chose
a cessé de résister.
là où les contraires
apprennent enfin
à se tenir
sans se détruire.
Et nous avons rejoint les autres,
sur ces forums d’écriture
où chacun dépose
un morceau de sa nuit.
Nous cherchions chez les autres,
sans arrière-pensée,
ce que nous ne savions plus
trouver chez nous.
Un mot.
Une lumière.
Une fissure.
Parfois même,
un miroir.
Peu à peu,
nous avons compris :
le monde ne nous attendait pas.
Il se métamorphosait.
Il fallait pourtant
y prendre place.
Alors une autre voix intérieure
est venue nous rappeler :
« La sincérité
et l’amour avant tout… »
Mais les syllabes folles
se révoltent encore.
Elles viennent de l’extérieur,
déconnectées, indociles,
chargées de leurs vieilles colères
et de leurs certitudes sans fenêtres.
Elles se révolteront toujours.
Qu’elles se révoltent.
La porte est ouverte.
Entrez si vous voulez.
La lune est là,
quelque part
par-delà les notes.
Et la libellule, enfin,
n’a plus besoin de fuir.
Elle sait désormais
que les ailes fragiles
ne sont pas faites
pour éviter la nuit,
mercredi
Le vert de l’éclipse
samedi
L'éphémère qui se souvient
mercredi
L’homme au soixantième étage
pour rencontrer les anges.
Du haut de cette tour
qui a cousu son ombre
dans la couture du ciel,
je regarde encore
la route invisible
où marche toujours
l’enfant que j’étais.
Chaque soir,
je parlais à Cassandra.
Elle connaissait les sentiers
que les enfants abandonnent
lorsqu’ils apprennent
à prononcer leur propre nom.
Dans ses yeux
dormaient des voyages sans retour,
des grottes profondes
où la nuit gardait
ses premières étoiles.
Elle n’avait pas d’ailes.
Pourtant, lorsqu’elle souriait,
les portes invisibles
s’ouvraient d’elles-mêmes.
Une nuit,
mon maître imaginaire
me demanda de chercher
une lampe oubliée.
Elle reposait
au fond d’une grotte,
là où le silence veillait
sur la dernière flamme.
Pour franchir le seuil,
il me donna
un objet sans valeur.
Je descendis seul.
Lorsque mes mains
touchèrent la lampe,
ce ne fut pas moi
qui trouvai la lumière.
Ce fut elle
qui me reconnut.
Alors mon maître disparut.
Je demeurai
avec le froid,
avec le silence,
avec cette flamme
qui éclairait davantage
mes absences
que mes découvertes.
Je crus
qu’elle m’appartenait.
Mais la lumière
ne possède personne.
Elle reconnaît seulement
ceux qui savent encore
la regarder.
Alors mon maître revint.
Il appela Cassandra.
Son regard traversa le mien.
Je compris.
Je n’étais pas venu
chercher une lampe.
J’étais venu retrouver
l’enfant
que j’avais laissé derrière moi.
Au fond de la grotte,
la lumière ne révéla
aucun trésor.
Elle ouvrit seulement
la mémoire
d’un enfant
qui croyait encore
que le ciel répondait.
Je remontai.
La flamme marchait en moi.
Aujourd’hui,
je suis toujours
au soixantième étage.
Je ne vois plus les anges.
Je vois les hommes
comme des poussières de passage.
Le monde, en bas,
tient désormais
dans la paume d’une main.
Pourtant, je me souviens.
Je croyais aux forêts
qui continuaient
au-delà du ciel,
aux rivières d’argent,
aux monstres bienveillants
qui gardaient les rêves,
et aux anges
qui faisaient la courte échelle
aux enfants
pour atteindre les étoiles.
Je suis
l’homme
du soixantième étage.
Personne
ne regarde vers moi.
Elle s’appelait Cassandra.
Je l’ai cherchée
jusqu’au sommet du monde.
Je ne sais toujours pas
si elle était un ange,
ou la dernière fenêtre ouverte
sur la maison
que mon enfance
avait quittée.
Peut-être dort-elle encore
dans la lumière.
Les anges
ne disparaissent jamais.
Ils attendent simplement
qu’un enfant devenu homme
retrouve,
au fond de lui,
celui
que le monde
n’a jamais réussi
à faire disparaître.
dimanche
La géométrie du ciel
jeudi
Un peu de vie
d’eau de rose,
ni d’eau bénite.
de l’eau-de-vie.
Depuis qu’il a quitté son corps,
il a gardé ses anciennes habitudes :
les verres trop pleins,
les regrets frappant aux portes
de sa mémoire
comme des facteurs ivres.
Après une soirée sans étoiles,
sans berger pour lui montrer le nord,
il traverse une ville endormie.
ressemblent à des cierges fatigués.
n’habite plus la lumière.
Dans ses yeux naufragés
dorment deux coquilles de noix
échouées sur les griffes du Tigre,
deux petits ports abandonnés
où meurent encore
quelques tempêtes.
Dans une flaque de nuit,
il aperçoit des poissons-lunes.
Ils nagent
dans l'alcool renversé.
Leurs nageoires brillent
comme des morceaux
de lune cassée.
L’un d’eux murmure :
— Nous cherchons encore
la mer
qui existait
avant les larmes.
Le fantôme continue.
Au milieu d’un désert
sans sable,
il rencontre un zombi.
Il porte
un tapis rouge
encore chaud,
une djellaba
brodée de dents d'or.
Entre ses lèvres,
un vieux mensonge
respire.
— J’ai toujours vendu
des soleils
avant les incendies.
Le fantôme baisse les yeux.
Il connaît cette voix.
Celle qui promet des jardins
avant d’ouvrir des fosses.
Alors arrive le passeur.
Debout sur un vieux char japonais,
entre deux nuages.
— Marche dessus.
Prouve que tu es encore vivant.
Le fantôme regarde la corde.
Des ombres minuscules
y dansent
comme des araignées de lumière.
Il sourit :
— Une corde
ne mène pas toujours au ciel.
Parfois,
elle apprend seulement
à tomber.
Le passeur disparaît.
Plus loin,
sous un arbre noir,
une sculpture de métal attend.
Dans son ventre d'acier
s'empilent
des cuillères,
des casseroles,
des cuisines disparues.
Le métal
se souvient des mains.
la mémoire des mains.
Le chien aboie.
Le fantôme se retourne.
Il attend
quelque chose.
C'est le facteur.
Une lettre
depuis vingt ans.
Le fantôme
ne l'ouvre pas.
il trouve une petite cuillère d’argent,
oubliée
par les vivants
entre la poussière
et le silence.
Il la prend.
La place dans le réfrigérateur.
Le froid travaille.
Il attend.
Sans remplir son verre,
il ressort la cuillère.
La pose
contre ses yeux.
Longtemps.
Le froid traverse
sa peau absente.
Puis il sourit,
comme si quelque chose,
très loin,
avait enfin
retrouvé son chemin.
À l’aube,
près d’un vieux cyprès,
les cigales chantent.
Quelques-unes portent encore
la nuit sur leurs épaules.
D’autres rient
dans une langue
que les morts semblent comprendre.
Le fantôme regarde son verre.
Longuement.
Puis il le pose.
Il ne boit pas
d'eau de rose,
ni d'eau bénite.
Il boit encore
de l'eau-de-vie.
Mais ce soir,
dans le silence,
le verre
ne se vide pas.
Il s'éclaire.
lundi
Les vagues ne photographient personne
Coup de gueule.
Entre la trace et le souffle,
une créature se meut autrement
qu'un être humain.
Elle marche.
Elle court.
S'agenouille,
comme si la terre
la reconnaissait.
Je l'aime
parce qu'elle est différente.
Dans la fournaise,
il ne s'agit pas de rire,
mais de recueillir
ce qui brûle encore.
Alors je ne regarde pas en voyeur.
Une chair offerte au monde
n'est pas un spectacle.
Le geste d'une main tendue
ouvre un espace.
La paume rejoint une autre paume.
La matière rejoint le sublime.
J'ose contempler ces corps
portés par la mer,
comme une grâce
venue d'ailleurs.
Puis surgit un homme.
Il lève son téléphone.
Son regard
se fixe sur l'écran.
Il déclenche.
Le visage s'efface.
Il ne reste
qu'une image.
La souffrance.
La violence.
L'indifférence.
Un « j'aime » pour l'un.
Un billet pour l'autre.
Les vagues
continuent d'aller
vers la rive.
Personne
ne les photographie.
Le silence
recouvre les épaules
des vivants.
Une main
demeure ouverte.
Longtemps.
J'y dépose
mes mots.
vendredi
Miettes sauvages
La foule porte encore les stigmates
des corbeaux
qui fondaient droit sur elle
un jour de fête.
Adossé à la baie du monde,
j'ai dispersé les miettes
et changé
pour ne plus être
une cible,
mais un phare.
Partir rejoindre
la Promenade des Anges,
comme un heimatlos,
face à l'immonde.
Toujours là
où se gangrène la douleur,
à chaque drame qui s'invite,
où l'aspiration m'arrache
à l'énergie crucifiée
de mes plus fidèles convictions.
Au pied de stèles inconnues,
après le choc,
reprendre la parole,
au-delà de la brume meurtrière
qui cristallise nos êtres,
pour vivre des nuits douces,
sans armes sous le manteau.
Malgré la gravité
voguent les cristaux.
Tendres vertiges,
l'équilibre est primordial.
Comment survivre,
le cœur entre deux continents,
sur cette sphère obèse
où une poignée serre le monde.
Outlaw face à l'éternel,
amour,
déchire la fin.
mercredi
La porte entrouverte
Où sont-ils passés ?
une empreinte de pollen
sur la manche du passant.
d'une aile transparente
pour que toute la journée
change de couleur.
dimanche
La pluie se souvient de son nom
L'indicible change de peau
sous les paupières du temps.
Dieu lui-même
oublie parfois son propre silence.
Alors je fais fi de la pesanteur.
Je sauve la couleur
avant qu'elle ne tombe des choses.
Mon cœur apprend la nage
dans une rivière sans eau.
Demain est une rive
qui recule à mesure qu'on l'approche.
Ne regarde pas la porte de fer.
La rouille est une mémoire lente.
Les alliances y dorment encore,
deux soleils éteints
dans la poche de l'hiver.
J'ai la tête qui s'échappe
par les fissures du vent.
Mes pieds cultivent la boue.
J'y récolte des racines de ciel.
Quelqu'un assaisonne nos assiettes
avec la cendre des paroles.
Les langues deviennent des serpents
qui muent dans nos bouches.
Le trou noir veille.
Il garde les cadavres lumineux,
ces étoiles qui continuent
à mourir vers nous.
Les philosophes ont quitté leurs chaises.
Leurs ombres discutent encore
dans les bibliothèques désertes,
pendant que le vacarme
se couronne lui-même.
Je vous salue, Marie.
Je vous salue, Sarah.
Je vous salue, Leïla.
Je vous salue, Aya.
Quatre prénoms
pour une seule respiration.
Le monde découpe ses frontières
avec des ciseaux de lumière.
Les blessures apprennent la géographie.
Les enfants, eux,
dessinent des portes.
Mon petit doigt écoute.
Il n'a plus besoin de main.
Il marche seul
vers l'endroit où le miroir
oublie le visage.
Souviens-toi.
La mer ne ronge pas les falaises.
Elle polit le temps.
Le sel ouvre les pierres
comme on ouvre un fruit.
L'homme y découvre enfin
une graine de liberté.
Il la sème dans la pluie.
Et la pluie, cette fois,
se souvient de son nom.
samedi
La vague efface la nuit
Veilleuse de lune
lundi
L'ombre s'amuse
mon ombre s’amuse.
Elle traverse le chant des cigales,
sous les ailes caniculaires de l’errance.
Là, la fleur encore fraîche habille mes yeux de couleurs franches
et dépose à mes narines son nectar sirupeux.
Sur ma langue affleure un désir sans nom.
Les oiseaux piquent le ciel.
La chantepleure fait chanter son bronze.
Chaque goutte creuse le silence.
Le temps s’enracine dans les aiguilles des pins.
La chaise longue épouse de nouveau le creux de mon absence.
Alors je m’efface.
Je rejoins le cimetière des ombres,
où je laboure mes feuilles blanches.
J’y plie une cocotte dans un papier vert,
comme on confie un vœu au vent.
Peut-être une ombre y prendra naissance,
assez légère pour revenir
avec un poème
d’amour
et d’écologie.
Je n’ajoute rien.
Le silence connaît la suite.
Et tant que mon ombre continuera de jouer,
la rose des vents au milieu des cigales,
mon cœur retrouvera toujours
le chemin.
*
Version 4
Tantôt espiègle, tantôt sage,
mon ombre s'amuse.
Elle traverse le chant des cigales
sous les ailes caniculaires de l'errance.
Là, une fleur encore fraîche
habille mes yeux de couleurs franches
et dépose à mes narines
son parfum de miel sauvage.
Sur ma langue affleure
un désir sans nom.
Les oiseaux piquent le ciel
comme pour en sonder la profondeur.
La chantepleure
fait chanter son bronze.
Chaque goutte
creuse le silence.
Le temps,
couturier invisible,
coud les heures à la lumière.
La chaise longue
épouse de nouveau
le creux de mon absence.
Alors je m'efface.
Je rejoins
le cimetière des ombres,
où je laboure
mes feuilles blanches.
J'y plie une cocotte
dans un papier vert,
comme on confie un vœu au vent.
Peut-être une ombre
y prendra naissance,
assez légère pour revenir
avec un poème
où les arbres respirent encore,
où les abeilles retrouvent leurs fleurs,
où l'amour apprend
le langage des saisons
et où la terre se souvient
qu'elle n'est vivante
que sous les pas de ceux qui l'aiment.
Je n'ajoute rien.
Le silence connaît la suite.
Et tant que mon ombre
continuera de jouer
parmi les cigales,
sous la rose des vents,
mon cœur retrouvera toujours
le chemin de la lumière.
Version 5
Tantôt espiègle, tantôt sage,
mon ombre s'amuse.
Elle traverse le chant des cigales
sous la chaleur vacillante des chemins.
Là, une fleur encore fraîche
habille mes yeux de couleurs franches
et dépose à mes narines
son parfum de miel sauvage.
Sur ma langue affleure
un désir sans nom.
Les oiseaux piquent le ciel
comme pour en sonder la profondeur.
La chantepleure
fait chanter son bronze.
Chaque goutte
creuse le silence.
Le temps,
couturier invisible,
coud les heures à la lumière.
La chaise longue
épouse de nouveau
le creux de mon absence.
Alors je m'efface.
Je rejoins
le cimetière des ombres,
où je laboure
mes feuilles blanches.
J'y dépose
un pli de papier vert,
comme on confie un vœu au vent.
Peut-être une ombre
y prendra naissance,
assez légère pour revenir
avec un poème
où les arbres respirent encore,
où les abeilles retrouvent leurs fleurs,
où l'amour apprend
le langage des saisons
et où la terre se souvient
qu'elle n'est vivante
que sous les pas de ceux qui l'aiment.
Je laisse au vent
l'encre de mes silences.
Le reste appartient
aux racines de la lumière.
Et tant que mon ombre
continuera de jouer
parmi les cigales,
sous la rose des vents,
mon cœur retrouvera toujours
le chemin de la lumière.
Version chanson
Tantôt espiègle, tantôt sage,
mon ombre s'amuse.
Elle glisse au chant des cigales,
sous les ailes de l'errance.
La fleur, encore fraîche,
habille mes yeux de couleurs franches,
offre à mes narines son parfum de miel.
Ma langue laisse éclore un désir sans nom.
Tant que mon ombre s'amuse,
je suivrai le vent.
Tant que mon ombre s'amuse,
je vivrai pleinement.
Tant que mon ombre s'amuse,
je marcherai vers la lumière ;
mon cœur ouvre le chemin,
et le vent devient prière.
Les oiseaux piquent le ciel,
comme pour en sonder la profondeur.
La chantepleure fait résonner son bronze ;
chaque goutte élargit le silence.
Le temps, couturier invisible,
coud les heures à la lumière.
La chaise longue
garde encore le creux de mon absence.
Tant que mon ombre s'amuse,
je suivrai le vent.
Tant que mon ombre s'amuse,
je vivrai pleinement.
Tant que mon ombre s'amuse,
je marcherai vers la lumière ;
mon cœur ouvre le chemin,
et le vent devient prière.
Je rejoins le cimetière des ombres.
J'y laboure mes feuilles blanches,
comme on prépare un printemps.
Je façonne une cocotte
dans un papier vert,
fragile promesse d'avenir.
Je plante mes silences
pour récolter des oiseaux.
Peut-être renaîtra une ombre,
assez légère pour porter
un poème d'amour et d'écologie.
Les mots savent parfois s'effacer
pour laisser grandir la lumière.
Alors je laisse
le silence achever la chanson.
Tant que mon ombre s'amuse,
je suivrai le vent.
Tant que mon ombre s'amuse,
je vivrai pleinement.
Et lorsque viendra le soir,
dans le silence des vivants,
mon ombre ouvrira le chemin
que connaît déjà le vent.
mercredi
La mémoire des possibles
mardi
L’origine continue d’émettre
Un chat bleu traverse l’air,
suspendu à sa propre énigme,
comme s’il apprenait enfin
à voir le monde à l’endroit.
Amalgamé à un trou noir,
le messager du Diable
m’envoie un message bref :
« Tu peux te disperser dans tes vers.
Tes anges savent déjà commander.
Tu finiras dans la même fusion que moi. »
Je lui réponds sans trembler :
ma poésie n’est pas un confessionnal.
Tu peux ouvrir toutes les boîtes de Pandore,
je n’en suis pas issu.
Ni la faute ni la grâce
ne circulent dans mon sang.
Je ne suis ni bien ni mal :
je traverse.
Plus loin que toute flagellation divine,
ou que ses ombres résiduelles,
une altière beauté déplace mes pensées.
Sous mon orage intérieur,
elle ouvre un passage lent
dans la pénombre de l’esprit,
là où le sens se défait
sans se perdre.
Dans ce puits discret des perceptions,
les vagues viennent heurter
le vase clos de la raison
— comme un soupir contre une porte fermée.
L’origine, elle, continue d’émettre.
La filière nucléaire plie sous son propre poids,
les os se dispersent dans la brise.
La voie lactée respire autrement,
et quelque part, un quasar mécanique
chante un Ave Maria sans destinataire.
Mon corps s’accorde au temps nécessaire.
Les mains dans ses cheveux,
la bouche contre sa nuque,
je traverse les trompe-l’œil de la nef.
Tout s’envole au quarante-cinquième parallèle,
dans la brume douce d’un ange qui sourit
à l’angle mort de chaque battement.
Au large de nos bras ouverts,
en pleine lumière,
l’amour de la langue —
vivante, déjà morte —
et celui de la chair, fragile, tenace,
reste une croisière lente
dans des océans sans fond,
sous une lune qui ne conclut rien.
*
Ce poème raconte la tentative de vivre au-delà de la culpabilité, du salut et des explications définitives, en acceptant la précarité du langage, la beauté du monde, la réalité du corps et le mystère d'un univers qui continue d'émettre sans jamais fournir de conclusion.
Au fond, je dirais que le poème défend une attitude existentielle : vivre pleinement sans posséder de vérité ultime. Aimer, écrire, percevoir, désirer, penser, tout en acceptant que l'univers ne fournisse peut-être jamais la réponse finale à la question « pourquoi sommes-nous là ? ». C'est cette absence de conclusion que le poème transforme en beauté plutôt qu'en désespoir.
Sous le bitume les fleurs
Sous le bitume, ça pousse encore,
mais c’est moi qui me souviens pour les décors.
Station Jaurès, un dimanche sans voix,
un chien regarde les rails comme si c’était un choix.
Les trottoirs mâchent des chewing-gums fossiles,
petites lunes noires sous les semelles dociles.
Je reconnais l’odeur d’un vieux café fermé,
celle des matins qu’on a tous ratés.
Un arbre sort d’un parking souterrain,
comme une erreur dans le cahier d’un gamin.
Et moi je marche avec cette histoire bancale,
un peu dedans, un peu hors du banal.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi.
Sous le bitume, ça pousse encore,
mais pas comme une idée, plutôt comme un effort.
J’entends sous mes pas une mémoire fissurée,
qui refuse de se taire, de s’effacer.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi.
Et chaque pas sur ce sol fatigué
marche sur un nom que j’ai presque oublié.
Dans l’abribus, une femme parle toute seule à son sac,
elle dit “avant” comme si c’était un endroit intact.
Les murs suintent des jours en retard,
comme des trains qu’on ne prend jamais par hasard.
Je vois un pigeon bloqué dans un escalator,
comme s’il cherchait une sortie hors du décor.
Les feux rouges hésitent avant de céder,
comme s’ils savaient qu’ils allaient trop répéter.
Sous la dalle, j’ai trouvé un vieux jouet cassé…
et une photo d’enfant sans visage daté.
Quelqu’un a vécu là, avant les voitures,
avant qu’on appelle ça “infrastructure”.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi.
Sous le bitume, ça pousse encore,
mais c’est plus qu’une image, c’est presque un remords.
Je marche dedans sans comprendre pourquoi,
comme si la ville se souvenait mieux que moi.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi…
et cette fois, je ne sais plus si je marche dessus
ou si ça marche à travers moi.
jeudi
Pas de nues
Mais les yeux, eux, restent debout.
Fixes dans les encadrements,
comme si regarder suffisait à tenir.
Dans la pièce,
le couloir,
la loge...
les murs apprennent vite à ne pas répondre.
Ils ont la patience des choses qui savent.
ne coupe pas le fil,
ne fais pas de bruit dans la phrase des autres,
ne traverse pas les noms.
Les portes se referment comme des paupières fatiguées.
Sans drame.
C’est ce qui rend tout irréversible.
« Malentendu. »
Le mot glisse, bien lavé,
dans la poche des certitudes.
« Impression. »
Comme si voir était une erreur.
« C’est compliqué. »
Et derrière,
plus rien à toucher.
les gestes en trop,
les regards mal alignés,
les phrases qu’on mâche jusqu’à disparition.
On appelle ça « milieu ».
Un mot qui rince sans nettoyer.
Tu dis non —
ça devient angle mort.
Tu dis : « J’ai vu » —
ça devient bruit.
Et plus tu ajustes la phrase,
plus elle s’éloigne de toi.
le silence a des contacts,
des réseaux,
des habitudes.
Il connaît les horaires,
les alliances,
les portes à ne pas nommer.
On ne fait pas de vagues.
On fait carrière.
Jusqu’au jour où une voix traverse mal.
Pas au bon timbre.
Pas au bon endroit.
Alors tout le monde tombe des nues.
sont des habitudes anciennes,
des complicités bien suspendues.
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