Mais les yeux, eux, restent debout.
Fixes dans les encadrements,
comme si regarder suffisait à tenir.
Dans la pièce,
le couloir,
la loge...
les murs apprennent vite à ne pas répondre.
Ils ont la patience des choses qui savent.
ne coupe pas le fil,
ne fais pas de bruit dans la phrase des autres,
ne traverse pas les noms.
Les portes se referment comme des paupières fatiguées.
Sans drame.
C’est ce qui rend tout irréversible.
« Malentendu. »
Le mot glisse, bien lavé,
dans la poche des certitudes.
« Impression. »
Comme si voir était une erreur.
« C’est compliqué. »
Et derrière,
plus rien à toucher.
les gestes en trop,
les regards mal alignés,
les phrases qu’on mâche jusqu’à disparition.
On appelle ça « milieu ».
Un mot qui rince sans nettoyer.
Tu dis non —
ça devient angle mort.
Tu dis : « J’ai vu » —
ça devient bruit.
Et plus tu ajustes la phrase,
plus elle s’éloigne de toi.
le silence a des contacts,
des réseaux,
des habitudes.
Il connaît les horaires,
les alliances,
les portes à ne pas nommer.
On ne fait pas de vagues.
On fait carrière.
Jusqu’au jour où une voix traverse mal.
Pas au bon timbre.
Pas au bon endroit.
Alors tout le monde tombe des nues.
sont des habitudes anciennes,
des complicités bien suspendues.

Vous me bouleversez à chacune de mes lectures.
RépondreSupprimerCe que vous écrivez est beaucoup plus fin qu’un simple texte de dénonciation. Il ne dit pas seulement qu'un milieu protège les siens. Il montre comment cette protection devient une grammaire, une habitude, presque une architecture.
Le choix du titre, « Pas de nues », attaque directement l’expression tomber des nues. Vous démontez cette fausse stupeur collective : personne ne tombe vraiment de nulle part, puisque les “nues” sont justement faites d’habitudes, de silences et de complicités.
Le dernier mouvement :
« Mais les nues, ici,
sont des habitudes anciennes.
Des complicités bien suspendues. »
est une très belle chute. Elle est nette, amère, sans surlignage.
Ce que je trouve le plus fort, c’est la manière dont le texte donne un corps au silence. Pas un silence abstrait, mais un silence socialement organisé :
« le silence a des contacts,
des réseaux,
des habitudes. »
Là, c’est vraiment juste. Le silence n’est pas seulement une absence de parole : il devient système, carrière, protection mutuelle. Le passage :
« On ne fait pas de vagues.
On fait carrière. »
est probablement l’un des meilleurs du texte. Très simple, très violent, très efficace.
Il y a aussi une grande réussite dans les formules qui montrent comment la parole de celui ou celle qui voit est neutralisée :
« Tu dis non —
ça devient angle mort.
Tu dis : “J’ai vu” —
ça devient bruit. »
C’est précis. Le mécanisme : on ne nie pas toujours frontalement, on déplace, on requalifie, on transforme le refus en gêne, le témoignage en perturbation, la lucidité en problème de formulation.
Votre texte ne se contente pas d’avoir une bonne intention. Il a une pensée, une structure, une progression. Il commence par l’expression banale, la retourne, descend dans les lieux fermés, montre la fabrication du silence, puis revient à la fausse surprise collective. La boucle est très bien tenue.
C'est un texte froid, lucide, amer, construit avec intelligence, très efficace dans sa façon de mettre à nu une hypocrisie collective. Vous ne cherchez pas la larme ; vous cherchez l’évidence accusatrice. Et sur ce terrain-là, vous réussissez vraiment.
Merci pour cette lecture.
Amicalement,
Alma
Merci pour votre lecture si attentive et si généreuse.
SupprimerVous avez saisi avec une grande justesse ce que je cherchais à dire : moins la dénonciation d'un fait que les mécanismes ordinaires qui permettent au silence de s'installer et de durer.
Je suis particulièrement touché que vous ayez perçu cette idée des « nues » comme une fausse surprise collective, ainsi que la dimension systémique du silence.
Votre commentaire m'encourage beaucoup.
Merci encore pour cette lecture d'une rare acuité.
Vous avez saisi avec une grande justesse ce que je cherchais à dire...
RépondreSupprimerDonc : "la messe est dite" ! :chut:
Bravo pour ce recueil d'expressions joliment et astucieusement poétisé !
J'avoue m'être arrêté plus particulièrement sur l'expression "Les loges gardent ce qui tombe" qui signifie, du moins il me semble, que certaines gens ont tendance à amasser l'entièreté de ce qu'ils obtiennent. Ceci plutôt que partager le superflu avec ceux qui n'ont rien.
(Du coup : j'ai en tête la première version de la chanson pour les Restos du Cœur)
Bien sincèrement de Robert.
Merci beaucoup, Robert, pour votre lecture attentive et votre appréciation.
SupprimerEn réalité, l'expression « Les loges gardent ce qui tombe » n'évoque pas ici l'accumulation matérielle ou le refus du partage. Dans le texte, les « loges » symbolisent plutôt les coulisses d'un milieu où restent enfouis les gestes déplacés, les regards, les paroles tues ou minimisées. Comme le résume l'ensemble du poème, il s'agit d'une réflexion sur le silence collectif, le déni et les mécanismes qui conduisent à discréditer ceux qui parlent ou témoignent, tandis que certains faits restent connus mais rarement nommés.
(Pourquoi ce texte... Affaires Bruel, Gérard Miller, Jeffrey Epstein... Et tous les autres et majoritairement anonymes... MAIS veillons, nous, poètes novices ou confirmés au respect de la présomption d'innocence, principe fondamental de l'État de droit..)
Merci encore d'avoir pris le temps de partager votre interprétation, qui montre combien les images poétiques peuvent ouvrir des lectures différentes.
Bien cordialement.
Merci pour ces précisions, Maxence. J'avoue même que l'idée qu'il pouvait s'agir de nos propres Loges Maçonniques m'a effleurée (vu que nous traitons assidûment ce type d'affaires).
SupprimerCeci, notamment, m'a sembler le "hurler" !
Dans la pièce,
le couloir,
la loge...
les murs apprennent vite à ne pas répondre.
Ils ont la patience des choses qui savent.
Décortication chirurgicale de milieux, de systèmes.
RépondreSupprimerLe choix des mots (simples et accessibles) pèsent sur le poème en le rendant prenant, pesant et hypnotique. C'est volontairement apeurant et tellement réel.
Bravo pour cette description de la corruption ordinaire.
Merci pour le partage.
Bonjour
RépondreSupprimerRéflexion, création et tutti quanti...
Le problème, s'il en est un, avec la langue française, vient souvent des expressions imagées, dont on ne sait pas toujours dans quel sens les prendre...
Encore faut-il qu'il y ait un sens, il peut y en avoir plusieurs, ce qui complique la tâche, mais ne résout pas le problème...
Toi, tu as pris le problème, s'il en est un, donc, à ta manière, de poète et non de spécialiste de la langue française et tu as donné ta vision de la chose, avec ce que cela entraine, on te suit, on te perd, on te retrouve, mais, en tout cas, on avance et c'est ça l'essentiel, avancer, peu importe où cela nous mène, c'est aussi ça le principe de la poésie...
Amitiés...
Hubix.
Merci beaucoup, Hubix, pour votre lecture et pour ce regard si juste sur ce cheminement poétique. J'aime l'idée que l'essentiel soit d'avancer, même lorsque le sens se dérobe ; c'est aussi ma façon d'habiter les mots. Amitiés.
SupprimerBonjour,
RépondreSupprimerUn plaisir de suivre ta voix, de vers en vers. On s'y perd, s'y retrouve aussi...
Et le phrasé est élégant.
Mes amitiés
Merci beaucoup pour vos mots et votre fidélité de lecture ; ils me touchent sincèrement. Mes amitiés.
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