Sous le bitume, ça pousse encore,
mais c’est moi qui me souviens pour les décors.
Station Jaurès, un dimanche sans voix,
un chien regarde les rails comme si c’était un choix.
Les trottoirs mâchent des chewing-gums fossiles,
petites lunes noires sous les semelles dociles.
Je reconnais l’odeur d’un vieux café fermé,
celle des matins qu’on a tous ratés.
Un arbre sort d’un parking souterrain,
comme une erreur dans le cahier d’un gamin.
Et moi je marche avec cette histoire bancale,
un peu dedans, un peu hors du banal.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi.
Sous le bitume, ça pousse encore,
mais pas comme une idée, plutôt comme un effort.
J’entends sous mes pas une mémoire fissurée,
qui refuse de se taire, de s’effacer.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi.
Et chaque pas sur ce sol fatigué
marche sur un nom que j’ai presque oublié.
Dans l’abribus, une femme parle toute seule à son sac,
elle dit “avant” comme si c’était un endroit intact.
Les murs suintent des jours en retard,
comme des trains qu’on ne prend jamais par hasard.
Je vois un pigeon bloqué dans un escalator,
comme s’il cherchait une sortie hors du décor.
Les feux rouges hésitent avant de céder,
comme s’ils savaient qu’ils allaient trop répéter.
Sous la dalle, j’ai trouvé un vieux jouet cassé…
et une photo d’enfant sans visage daté.
Quelqu’un a vécu là, avant les voitures,
avant qu’on appelle ça “infrastructure”.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi.
Sous le bitume, ça pousse encore,
mais c’est plus qu’une image, c’est presque un remords.
Je marche dedans sans comprendre pourquoi,
comme si la ville se souvenait mieux que moi.
Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi…
et cette fois, je ne sais plus si je marche dessus
ou si ça marche à travers moi.
Qui suis-je ?
- James perroux
- La poésie est une suspension du temps, une clarté fugitive posée sur le monde. Un puits sans fond où puiser, sans mesure, la palette entière des émotions humaines. J’essaie, sans reprendre la recette des éloges, d’écrire de la poésie — ou du moins de m’en approcher, de frôler ce qui, pour moi, en porte le nom. Je me love dans cette matière à la fois sibylline et mouvante. Sibylline, parce qu’elle me parle dans une langue étrange, souvent indéchiffrable. Mouvante, parce qu’elle m’échappe, indomptable, refusant toute maîtrise. À la hauteur de mes moyens, j’essaie simplement d’être celui que je choisis d’être : le témoin de ce qui m’habite et de ce qui m’entoure. Je ne suis rien de plus qu’un être en besoin d’expression, offrant ce que la vie consent à me laisser croire, ressentir et partager.
Vous trouverez sur ce blog toutes mes humeurs poétiques, de la poésie plus ou moins libre selon l'état d'esprit du moment...
« Une poésie n’est-elle pas le seul endroit au monde où deux âmes étrangères peuvent se croiser intimement. »
Si vous souhaitez lire l’essentiel, cliquez sur l’onglet « tous mes recueils en libre accès sous format PDF »
Les écrits et les illustrations numériques sont de ma plume. Certaines de mes illustrations utilisent des photos lors de mes montages graphiques dont j’ignore les auteurs ; je reste dans ce cas ouvert pour les indiquer. Il peut arriver aussi qu'un vers se glisse et qu'il ne m'appartienne pas, par pur hasard ou pas, je l'indique lorsque je pense qu'il en est nécessaire. En bas du blog, il y a les liens concernant ceux que j'aime suivre... Attention je ne tiens pas à jour tous les liens... Et souvenez vous que la poésie est une suspension qui éclaire le monde !
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Je retrouve ici ce que j’aime beaucoup dans votre écriture : cette manière de faire surgir une mémoire profonde à partir de détails presque ordinaires, usés, abandonnés.
RépondreSupprimerLe ticket de métro, les chewing-gums fossiles, l’abri-bus, le pigeon dans l’escalator, les feux rouges… Tout pourrait rester banal, et pourtant chaque image devient une trace. Comme si la ville conservait, sous ses couches de bitume, quelque chose de plus intime que ses propres murs.
J’ai été particulièrement touchée par cette phrase :
« elle dit “avant” comme si c’était un endroit intact. »
Je la trouve magnifique. Elle dit en très peu de mots cette illusion que nous avons parfois : croire que l’avant était un lieu préservé, alors qu’il est souvent déjà fissuré par ce que nous y projetons.
La fin est très belle aussi, avec ce basculement entre marcher sur ce qui a été oublié et sentir que cela marche à travers soi. Le texte commence dans la ville, mais il finit par traverser le corps.
Merci pour ce texte. Il a quelque chose de gris, de tendre et d’obstinément vivant.
Bien amicalement,
Alma
Merci pour vos mots enchanteurs !
SupprimerLes pigeons dans l’escalator et les chewing-gums fossiles dansent ensemble dans un ballet de souvenirs.
La ville, telle une mémoire vivante, murmure des secrets à ceux qui savent écouter.
Votre texte est un territoire de mémoire, non pas figé, mais mouvant, fissuré, presque organique. Sous le bitume, il ne déterre pas seulement des objets : il exhume des traces, des restes, des présences minuscules qui, mises bout à bout, composent une sorte d’archéologie intime.
RépondreSupprimerJ’ai été particulièrement sensible à ce vers qui revient comme une respiration : "Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi." tel un refrain structurant, qui serait héritier de la villanelle mais affranchi de sa géométrie, il donne au poème une profondeur singulière, comme si chaque pas sur le sol fatigué réveillait une part enfouie, un fragment de soi que la ville nous vole et conserve malgré nous.
Les images : le jouet cassé, la photo sans visage, l’arbre qui surgit d’un parking, le pigeon coincé dans l’escalator... Toutes ont cette force rare, capable de transformer le banal ou l'absurde en révélateur. Elles appuient une mémoire qui ne se laisse pas effacer, même lorsqu’elle se dissimule sous des couches de goudron et autant d’habitudes.
Merci pour ce texte, il chante la ville sur un air de faubourg que le battement d'un cœur prodigieux se plait d'accompagner.
Robert
Merci, Robert, pour cette lecture si fine et poétique ! Vos mots capturent parfaitement cette danse entre mémoire et quotidien, où chaque détail devient un écho de notre être. Je suis heureux que ce chant de la ville résonne en vous !
SupprimerHé oui, poète : en ville (comme ailleurs) on à beau mettre des couches de bitume pour réparer les imperfections et outrages de toute sortes... ça ne change pas pour autant l'image de nos souvenirs. Et c'est un paradoxe urbain applicable à la vie humaine où l’on colmate, on recouvre, on lisse… mais où la mémoire, elle, reste granuleuse, cabossée, car intacte dans ses fissures.
SupprimerUn poème écrit dans un esprit poétique.
RépondreSupprimerJ'aime ce choix des mots : sous le bitume cela pousse comme un effort.
Et une dernière strophe qui interpelle pour conclure :
"Sous le bitume, je marche sur ce que j’ai oublié en moi…
et cette fois, je ne sais plus si je marche dessus
ou si ça marche à travers moi"
Un poème que j'ai lu plusieurs fois avec une impression de temps que l'on arrête pour essayer de saisir le malaise.
Au plaisir
Je suis ravi que ce poème invite à explorer ce malaise et cette danse entre mémoire et présent.
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