d’eau de rose,
ni d’eau bénite.
de l’eau-de-vie.
Depuis qu’il a quitté son corps,
il a gardé ses anciennes habitudes :
les verres trop pleins,
les regrets frappant aux portes
de sa mémoire
comme des facteurs ivres.
Après une soirée sans étoiles,
sans berger pour lui montrer le nord,
il traverse une ville endormie.
ressemblent à des cierges fatigués.
n’habite plus la lumière.
Dans ses yeux naufragés
dorment deux coquilles de noix
échouées sur les griffes du Tigre,
deux petits ports abandonnés
où meurent encore
quelques tempêtes.
Dans une flaque de nuit,
il aperçoit des poissons-lunes.
Ils nagent
dans l'alcool renversé.
Leurs nageoires brillent
comme des morceaux
de lune cassée.
L’un d’eux murmure :
— Nous cherchons encore
la mer
qui existait
avant les larmes.
Le fantôme continue.
Au milieu d’un désert
sans sable,
il rencontre un zombi.
Il porte
un tapis rouge
encore chaud,
une djellaba
brodée de dents d'or.
Entre ses lèvres,
un vieux mensonge
respire.
— J’ai toujours vendu
des soleils
avant les incendies.
Le fantôme baisse les yeux.
Il connaît cette voix.
Celle qui promet des jardins
avant d’ouvrir des fosses.
Alors arrive le passeur.
Debout sur un vieux char japonais,
entre deux nuages.
— Marche dessus.
Prouve que tu es encore vivant.
Le fantôme regarde la corde.
Des ombres minuscules
y dansent
comme des araignées de lumière.
Il sourit :
— Une corde
ne mène pas toujours au ciel.
Parfois,
elle apprend seulement
à tomber.
Le passeur disparaît.
Plus loin,
sous un arbre noir,
une sculpture de métal attend.
Dans son ventre d'acier
s'empilent
des cuillères,
des casseroles,
des cuisines disparues.
Le métal
se souvient des mains.
la mémoire des mains.
Le chien aboie.
Le fantôme se retourne.
Il attend
quelque chose.
C'est le facteur.
Une lettre
depuis vingt ans.
Le fantôme
ne l'ouvre pas.
il trouve une petite cuillère d’argent,
oubliée
par les vivants
entre la poussière
et le silence.
Il la prend.
La place dans le réfrigérateur.
Le froid travaille.
Il attend.
Sans remplir son verre,
il ressort la cuillère.
La pose
contre ses yeux.
Longtemps.
Le froid traverse
sa peau absente.
Puis il sourit,
comme si quelque chose,
très loin,
avait enfin
retrouvé son chemin.
À l’aube,
près d’un vieux cyprès,
les cigales chantent.
Quelques-unes portent encore
la nuit sur leurs épaules.
D’autres rient
dans une langue
que les morts semblent comprendre.
Le fantôme regarde son verre.
Longuement.
Puis il le pose.
Il ne boit pas
d'eau de rose,
ni d'eau bénite.
Il boit encore
de l'eau-de-vie.
Mais ce soir,
dans le silence,
le verre
ne se vide pas.
Il s'éclaire.

Un poème qui fourmille de formules pleines de superbe.
RépondreSupprimerUn quelque chose de sombre, de désabusé dans ce texte où l'on pourrait croire que tout s'écroule mais, il reste cette note d'espoir sur la fin. Acceptation ou dépassement? Qui sait...
Moi, un poème qui m'a vraiment plu, à la croisée de différents auteurs dans ce qu'il m'a interpellé mais c'est tout personnel et un poème qui a ta patte, ta plume.
Merci beaucoup de ce partage.
Mes amitiés
Merci beaucoup pour ton regard si juste et sensible. Tu as saisi cette tension entre l'ombre et l'espérance. Que tu reconnaisses ma plume à travers ce texte me touche. Merci pour cette belle lecture et ce partage.
SupprimerCe poème, je l'ai adoré, comme on est dans le fantastique, j'ai suivi les pas de ce fantôme, en restant invisible, mais en m'attachant à observer sa progression et comme la fin ressemble au début, la boucle fut bouclée...
SupprimerCette poésie narrative est si rare, qu'il faut penser au travail de composition, de chaque détail, de chaque image, dialogue proposé, pour être si juste dans le propos...
Par instant, en quelques vers, j'ai irrémédiablement pensé au film " A Ghost Story", de David Lowery en 2017, film tout aussi magnifique, sauf que dans le film, le fantôme ne bouge pas, c'est tout ce qui est autour de lui, qui bouge, dans le temps...
Magnifique, donc et dans ma liste des préférés...
Amitiés...
Hubix.
Merci infiniment Hubix pour cette lecture si attentive et sensible. Ton parallèle avec A Ghost Story me touche particulièrement, tant le temps et le mouvement invisible y occupent une place essentielle. Heureux que ce fantôme ait trouvé sa place dans ta liste des préférés…
Supprimer